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Le Réseau Danse Wallon : un nouvel outil au service de l'art chorégraphique en Wallonie

19/11/2025
Photo du spectacle « Simple » d’Ayelen Parolin © François Declercq
« Simple », spectacle d’Ayelen Parolin © François Declercq

Charleroi Danse et Central La Louvière l’ont rêvé. Aujourd’hui, ça y est ! La danse a son territoire en Wallonie : le Réseau Danse Wallon. C’est à Fabienne Aucant et Vincent Thirion, respectivement directrice de Charleroi Danse et directeur de Central à La Louvière, qu’on doit l’initiative, regroupant sept centres culturels et six centres scéniques. L’idée ? Mieux produire et diffuser la création chorégraphique en Wallonie et soutenir les grandes productions. Entretiens et décryptage.

En 2020, un réseau « officieux », en petit format, existait déjà. C’était sous l’impulsion de Vincent Thirion, peu après son arrivée à la tête de Central à La Louvière. Il s’est officialisé et étoffé de la participation des Centres Scéniques, avec le soutien de Charleroi Danse. « Quand je suis arrivé à La Louvière, en 2017, s’amuse Vincent Thirion (ancien directeur de Charleroi danse, ndlr) on m’a dit: ‘tu vas y faire un second centre chorégraphique’ ». Il n’en fut rien. « Mais je souhaitais promouvoir la danse en tant qu’art qui invite aussi les autres disciplines. Et créer un système de diffusion de la danse dans les centres culturels wallons, lesquels sont souvent réticents à programmer cette même danse, jugeant qu’elle n’est ‘pas faite pour leur public’ ».

Le manque de médiation adaptée est en effet une première barrière à une diffusion wallonne de l’art dansé. « Une autre barrière, souligne encore Vincent Thirion, est celle des capacités techniques des structures d’accueil, parfois inadaptées ». Un constat que lui et Fabienne Aucant ont pu dresser lors de leur tour des centres culturels partenaires, en 2022. Un tour qui leur a permis d’aménager les fiches techniques des spectacles prévus pour tourner dans ces centres, ou d’apporter un support technique à ces mêmes centres. Ce double constat (public et lieux frileux/ lacunes techniques) explique en partie les conclusions de l’Etat des lieux de la diffusion de la danse en Fédération Wallonie-Bruxelles du RAC (avril 2025): « …nous faisons face à un déficit de la diffusion de la danse en FWB (…). Un spectacle de danse nouvellement créé est rarement joué plus de quelques fois : en moyenne 3 à 4 représentations à Bruxelles, 1 à 2 à Charleroi. Ce faible taux de programmation limite fortement la rencontre entre les œuvres et le public ». Et ceci, malgré une « vitalité artistique, des talents, un grand potentiel de diffusion à l’international, un développement actuel des pratiques chorégraphiques et un public en augmentation ». Par ailleurs, le même rapport souligne le déséquilibre entre la Wallonie et Bruxelles et une centralisation de l’offre chorégraphique dans la Capitale, expliquée « par le soutien spécifique comme le Réseau des Scènes chorégraphiques de la COCOF (9 lieux soutenus annuellement depuis 15 ans) sans équivalent en Wallonie ».

Fabienne Aucant confirme: « La danse est en avant-dernière position quant aux subventions, juste avant le conte ! ». Et ce, malgré cette réelle dynamique déjà mentionnée plus haut, et confirmée par la directrice de Charleroi Danse : « Cette dynamique de création et de recherche se fait notamment au niveau des langages. La danse s’ouvre au jeune public, aux expressions urbaines, et s’intéresse aux divers développements de notre temps, dont le numérique ». Il s’agissait donc de lui donner enfin la visibilité (wallonne) qu’elle mérite.

Dont, acte !

Constat similaire, envies à l’unisson, il n’en fallait pas plus pour que les deux structures unissent leurs forces, de finances et de personnel. « II fallait être interventionniste, affirme Fabienne Aucant lorsqu’elle évoque la création du Réseau Danse Wallon. Même si elle prend « la mesure du temps qu’il va falloir pour faire bouger les choses ». Premier volet au travail du réseau: le consolider et le développer. Et Fabienne Aucant de constater : il faut faire connaître la danse, par la médiation, à tous les niveaux (programmateurs, spectateurs, communicants…). Le second volet concerne la taille des spectacles. La directrice évoque à ce sujet une enquête de Contredanse, centre de ressources, édition et documentation en danse en FWB. Cette enquête établit que le nombre d’interprètes au plateau dans les projets soutenus par la Fédération Wallonie-Bruxelles est passé en moyenne de 3,5 interprètes à 2,5 entre 2000 et 2024. « Or les grands projets, à plus de 6 interprètes au plateau, sont fédérateur d’un large public », souligne Fabienne Aucant. Voilà posé le double objectif du réseau : créer « du grand » et booster la diffusion. 

Sur le terrain, deux axes donc. Celui autour des six Centres Scéniques partenaires (des neuf que compte la FWB) qui s’engagent chacun à produire et diffuser tous les deux ans un grand spectacle avec au minimum 6 interprètes au plateau. « Le premier projet choisi, poursuit la directrice, sera Irrésistible Révolution d’Ayelen Parolin. 12 interprètes au plateau ! Il sera créé en avril 2026 au National, avant de tourner dans les centres scéniques du réseau ».

Le deuxième axe se fait autour des Centres Culturels. Concrètement ? Un comité de pilotage a été formé, constitué de personnes aguerries du domaine de la danse. Ce comité a sélectionné 10 spectacles, proposés à tous les Centres Culturels du réseau (proposés, pas imposés: « on n’a jamais forcé qui que ce soit », comme le souligne, rieur, Vincent Thirion) pour programmation. Et c’est là aussi qu’interviennent très concrètement Charleroi Danse et Central, qui s’engagent à co-présenter les spectacles avec ces Centres Culturels d’accueil. Pour ceci, Charleroi et La Louvière fonctionnent pour le moment sur leurs fonds propres, en ‘50- 50’. Soit 50 pour cent des dépenses pour le Centre Culturel qui accueille et 50 pour cent pour Charleroi et La Louvière, en soutiens financiers et de personnel. Ceci permet aux Centres Culturels de diminuer les coûts et rentrer dans leur budget malgré une certaine prise de risque.

Et ? Demain...

Ce support reste malgré tout un poids pour les deux structures. « On a évidemment toute l’écoute de la Ministre, poursuit à ce sujet Fabienne Aucant, mais on est à la recherche d’un soutien pérenne. Un soutien qui pourra prendre la forme qu’on voudra. Il y a un réel enjeu à trouver les moyens pour développer ce réseau ». Un travail que la directrice souhaite dans la discussion et l’échange. « Tout ce qu’il faut dans ce processus, c’est créer l’étincelle », résume-t-elle. 

Puis Fabienne Aucant de voir plus loin. « Si dans un premier temps on sépare les deux axes, diffusion et création de grands formats, pour des questions d’organisation, nous avons en tête l’objectif du printemps 2027 ». Soit l’organisation d’un grand printemps de la danse fédérateur, avec tous les participants du réseau.

Et Fabienne Aucant de conclure: « J’ai regardé les chiffres 2021, en direct post-covid. Ils prouvent que la danse s’exporte très bien à l’international. On en était à 181 représentations en 2021, contre 209 pour le théâtre. Soit une quasi égalité. Sauf que les moyens pour la création en danse sont trois fois moins importants. Si on compare, il y a moins de compagnies, moins de projets en création, mais autant en termes de diffusion que le théâtre. On aimerait que ce rayonnement hors des frontières ait un pendant en Wallonie ». Car, comme le souligne enfin Vincent Thirion: « La danse, c’est l’affaire de tous. Comme le disait Thierry De Mey, c’est la discipline la plus fédératrice ». Alors, fédérons et dansons, maintenant!

Interview d’Ayelen Parolin, danseuse et chorégraphe

La créatrice est doublement soutenue par le Réseau Danse Wallon. Pour la diffusion de Simple dans les Centres Culturels, mais également pour la création de son spectacle « grand format », Irrésistible Révolution. Entretien. 

Comment définiriez-vous ce réseau? 

Comme le résultat d’un travail de fond, construit depuis plusieurs années. L’aboutissement d’une réflexion collective sur l'ancrage et la visibilité de la danse en Fédération Wallonie-Bruxelles et sur la manière de la rendre plus écologique, en imaginant des projets collaboratifs, solidaires et généreux. Ce réseau permet aux œuvres de s’inscrire dans nos sociétés, de voyager d’une ville à l’autre, de rencontrer les publics et de créer des moments de partage et d’échange, grâce à une mutualisation des moyens. 

Quel est son atout majeur ? 

Le partage, la rencontre et la circulation locale. Ce réseau permet de créer un lien plus fort entre les artistes, les structures et les publics, dans une dynamique ancrée sur notre terrain.

Que signifie le fait d’avoir été sélectionnée pour une grande forme ? 

C’est une vraie reconnaissance du travail que la compagnie mène depuis plus de 20 ans. Je suis très reconnaissante envers ce réseau de partenaires pour cette prise de position forte. Et au-delà de mes projets, je suis heureuse pour le secteur de la danse. C’est une cause pour laquelle nous nous battons depuis longtemps, et c’est une vraie victoire de voir ces grandes maisons et Centres Culturels se réunir pour soutenir des créations chorégraphiques de grande envergure autant que des projets de moyenne et petite taille. Les grands projets deviennent de plus en plus difficiles à produire, ça redonne de l’espoir: il est encore possible de faire produire des pièces ambitieuses. 

Que va changer concrètement ce réseau? 

Il transforme la dynamique existante et marque le début d’une nouvelle manière de collaborer, plus structurée et ambitieuse. C’est une invitation à repenser ensemble nos pratiques, à mutualiser les ressources. J'attends une forme de changement pour que la danse contemporaine trouve davantage de place, de temps et de reconnaissance dans le paysage artistique. C’est la première fois, en vingt ans de carrière, que la compagnie bénéficie d’un réseau aussi solide de partenaires en Fédération Wallonie-Bruxelles. Avec certains d’entre eux, il existe déjà une longue histoire de collaboration, tandis qu’avec d’autres, ce sera notre première aventure commune. On est artiste associée au Théâtre National Wallonie-Bruxelles depuis 2022. Charleroi Danse et le Théâtre de Liège sont aussi des partenaires de longue date, puisque j’y ai été artiste accompagnée. Mars – Mons arts de la scène est également un fidèle partenaire, qui a accueilli plusieurs de nos pièces et a coproduit notre dernière création. Les nouveaux partenaires du réseau sont Central à La Louvière et le Théâtre Jean Vilar à Louvain-la-Neuve, avec qui nous nous réjouissons d’entamer cette nouvelle collaboration. Ce réseau montre qu’ensemble, nous pouvons aller plus loin, plus fort.

Que souhaitez-vous pour la suite ? 

Que ce réseau puisse s’inscrire dans la durée, pour que d’autres projets soient soutenus à l’avenir et que l’art chorégraphique soit plus ancré dans la vie culturelle. La danse est un art inclusif, joyeux et collectif. Je pense que nos sociétés ont besoin de se reconnecter à la puissance du corps, à la danse comme rituel commun, lieu de joie partagée et festivité.

Les partenaires du Réseau Danse Wallon

Les 7 Centres Culturels : CC d’Engis, CC de Rixensart, CC du Brabant wallon, CC de La Louvière, Le Sablon (Morlanwelz), La Maison de la Culture de Marche-en-Famenne, Le Delta de Namur 

Les 6 Centres Scéniques : Mars – Mons Arts de la Scène, Le Théâtre de Liège, Le Théâtre National Wallonie-Bruxelles, Le Théâtre Jean Vilar de Louvain-la-Neuve, Charleroi Danse, Central La Louvière

Article écrit par Isabelle Plumhans pour la Revue W+B n°169.