Là et là, là encore la démocratie
Le dramaturge, metteur en scène et directeur général du Festival d’Avignon, Tiago Rodrigues, entretient un rapport questionnant à ce que peut le festival, et à ce qu’il nous fait. Il répond ici à quelques questions extraites du programme L’ Aube des questions qui joue des échelles de perception en clôture du festival dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Une rencontre passionnante avec au centre des enjeux de la création, "la beauté du doute" et l’appétence aiguë pour les pratiques en commun, et la démocratie toujours vive. En miroir de ce qui irrigue la création belge actuelle.
Quel sens peut-il avoir de continuer à croire dans le possible de la création au milieu d’un monde en flammes?
C’est précisément dans les moments d’incertitude et de crise que nous retrouvons le sens profond de notre rapport à l’art - qui, connecté au plaisir, est capable de nous arracher à la manière habituelle de participer au monde, d’en parler et l’écouter. Déstabilisés et inquiets, l’art nous met en marche. Souvent, quelque chose d’inédit surgit.
Faire le festival d’Avignon en été, on est sûrs que c’est toujours une bonne idée ?
Créé en 1947 par Jean Vilar, soit 11 ans après les congés payés généralisés par le Front populaire, le Festival d’Avignon est "le festival des congés payés", qui articule "démocratisation culturelle" et "aventure artistique". Ainsi, les personnes peuvent prendre part à la vie culturelle en découvrant des spectacles, en rencontrant des artistes durant les vacances scolaires.
Fruit de la décentralisation, le festival entretient un rapport très fort avec ses territoires et populations, ainsi qu’avec les festivaliers qui viennent du monde entier.
A l’aune des vagues de chaleur et des canicules, nous pouvons légitimement nous interroger sur sa périodicité : le Festival d’Avignon peut-il être encore estival ? La question est d’autant plus importante que nous sommes très engagés sur les questions écologiques et ouverts aux transformations de la société. Et donc, à la possibilité d’organiser le festival à un autre moment de l’année.
Ce qui n’est pas évident dans la mesure où le rassemblement des publics transforme la ville entière en festival à taille humaine, qui s’éveille au sensible, en modifiant le sens de la circulation des voitures et en transformant les établissements scolaires et les salles de sport en théâtre.
Quand les machines prendront-elles le pouvoir ?
Dans Everything must Go de Forced Entertainment, on voit bien la friction qui existe entre la machine et l’être humain, et même l’espèce de symbiose qui pourrait advenir et rendre difficilement perceptible ce qui est "artificiel" et "réel", et ce qui est "machine" et "humain". Le processus est en marche. Les machines prennent une part démesurée de pouvoir, suffisamment pour que cela soit déjà trop (?). Certaines automatisations imaginées par les êtres humains commencent à conditionner les choix humains.
Pour moi, la question importante - qui est aussi celle d’un optimiste - est : quand est-ce que les machines, produits de l’imagination humaine, se penseront plus humaines que les êtres humains ? Quand est-ce qu’elles penseront qu’elles doivent exercer le pouvoir pour protéger les êtres humains d’eux-mêmes, de leurs défauts et fautes ? Il est intéressant d’imaginer des IA qui "s’humanisent" au point de considérer les humains "inhumains", trop violents ou irrespectueux des valeurs humanistes. C’est une dystopie - qui nous renvoie à la figure de Frankenstein ou celle de Pinocchio.
Shakespeare est-il un dramaturge coréen ?
La question pourrait faire sourire, si elle n’était pas posée par Jaha Koo dans The History of Korean Western Theatre. Incontestablement, Shakespeare est le dramaturge le plus représenté au monde. Et dans l’Histoire même du Festival d’Avignon. Selon moi, Shakespeare est un dramaturge coréen, au même titre qu’il est un dramaturge portugais. Ou un dramaturge français. Ou encore un dramaturge belge.
Est-ce que l’identité, c’est "d’où l’on vient" ou "vers où l’on va" ?
Idéalement, l’identité est celle "d’où l’on vient" et celle "vers laquelle on va". Parce qu’on ne peut pas nier "d’où l’on vient" même si c’est chargé de complexités.
Je suis né au Portugal qui est à la fois "pays colonisateur" et "pays de mixités" (ou "carrefour de cultures"). Je suis né dans un pays où les citoyens disposent d’une série de privilèges qui sont les produits de siècles d’exploitation d’autres peuples. Je suis né dans un pays qui dispose d’une grande richesse patrimoniale, culturelle et linguistique.
L’identité collective est floue. D’ailleurs, elle ne représente pas mon identité. A cet égard, je partage ce que dit le grand poète portugais Fernando Pessoa : "ma patrie, c’est la langue portugaise". J’ai un rapport plus fort à ma nationalité en parlant ma langue de naissance qu’en parlant de mon pays de naissance. Même si j’ai j’ai une relation plus tendre avec le Portugal depuis que je vis en France.
L’identité, qu’elle soit collective ou individuelle, n’est pas figée dans l’Histoire, ni dans l’une de ses interprétations. J’en suis d’autant plus convaincu au contact de l’historien Patrick Boucheron, auteur de l’ouvrage Une histoire mondiale de la France. Son identité est constamment à relire, à relier.
Il est parfois nécessaire de se battre contre "d’où l’on vient" pour déterminer "où l’on va". L’identité, c’est ce chemin-là.
Pourquoi la vérité est-elle toujours attirante ?
La vérité ? C’est le sens profond. C’est l’interprétation des faits. La question de la vérité travaille ardemment le champ théâtral. Surtout, du côté de la fiction. Parce que la fiction nous permet de comprendre la différence qui existe entre "la réalité" et "la vérité" - qui ne coïncide pas toujours avec le réel. Comme Hamlet dans The last Hamlet de Ben Duke , nous avons besoin d’emprunter le chemin de la fiction pour atteindre la vérité.
Au théâtre, la question de la vérité s’appréhende sous deux angles, souvent pas tranquilles. Le premier angle est la lecture de l’Histoire silenciée. En ce sens, je pense aux spectacles Bâtir de Salim Djaferi, La Parabole du seum de Rébecca Chaillon, Island Story de Kyung-Sung Lee ou The History of Korean Western Theatre de Jaha Koo. Ici, le théâtre donne corps à celles et ceux qui ont été invisibilisés par le silence ou l’omission. Pour beaucoup d’artistes, "dévoiler" et/ou "briser le silence" est en soi une forme de vérité. C’est d’ailleurs ce que fait brillamment Salim Djaferi dans Bâtir en démultipliant les allers-retours dans l’histoire récente. Ou "en lisant entre les lignes" de l’histoire officielle pour faire remonter l’Histoire.
Le deuxième angle est le théâtre en réaction contre la désinformation en cascade des réseaux sociaux et de certains médias propagandistes. Le théâtre est l’un des derniers endroits de la vérité face à la manipulation des faits.
Le théâtre reste l’endroit où l’on a le temps et la curiosité d’explorer les discours complexes et les "décoder". Ce qu’on fait peu en réalité dans le vertige de l’ultra consommation et les mensonges. Au théâtre, on prend le temps d’atteindre une forme de vérité ; on peut se pencher sur la complexité et y réfléchir.
Dit autrement, le théâtre inocule une forme de dialectique dans l’assemblée humaine, précisément la capacité à s’interroger et à répondre à travers le débat d’opinions - qui se précise au fur et à mesure des échanges.
Protester, alerter, désobéir ?
En lisant, on peut protester, alerter, désobéir. Cette année, la littérature est le geste pour (re)penser le monde. Ce phénomène m’intéresse d’autant plus que ces dernières années, l’écriture dramatique a participé souvent au maintien des conventions théâtrales. Ce qui nous a invité à scruter davantage l’innovation dans le théâtre post-dramatique ou les écritures de plateau.
Ce qui peut sembler être un épiphénomène aujourd’hui, me paraît être le symptôme d’un mouvement en devenir. C’est précisément parce que la littérature se présente comme un recours ouvrant des chemins formels insoupçonnés et insoupçonnables pour des artistes tels que Julien Gosselin, Laura Vazquez, Carolina Bianchi ou Daria Deflorian que j’y suis très attentif. La littérature est peut-être la prochaine technologie capable de défricher de nouvelles esthétiques sur le plateau de théâtre.
Il suffit pour s’en convaincre d’observer de près Premier millimètre de Laura Vazquez, présenté dans le cadre de Vive le sujet ! Tentatives avec la SACD, Maldoror de Julien Gosselin, Trilogia Cadela Força - Capitulos I, II, III de Carolina Bianchi, notamment Capitulo III Uma Luz Cordial, ou Thésée, sa vie nouvelle de Guy Cassiers et Valérie Dréville. Et surtout, la manière dont ils s’emparent des textes littéraires par le corps, parce qu’originellement, ils n’ont pas été écrits pour être incarnés. Tout à coup, le corps n’est pas la solution au problème mais le problème lui-même.
Chaque matin, le soleil réveille le monde. Mais qu’est-ce qui réveillera ceux qui dorment encore devant l’injustice ?
La question nous est posée par le journaliste palestinien Rami Abou Jamous en direct de Gaza dans le cadre de L’Aube des questions imaginé par Patrick Boucheron et Aurélie Charon en clôture du festival. C’est un appel lancé à la communauté internationale pour restaurer les droits humains par la justice et le respect du droit international à Gaza, dans un endroit du monde abandonné.
La part d’impuissance présente dans la question peut être transposée au Festival d’Avignon. Celui-ci est connu pour sa capacité à s’impliquer dans le monde. On voit bien les attentes qu’il suscite : parler des troubles, du mal, des injustices. Il y a des débats, des colères dans et autour des œuvres. Dans quelle mesure est-ce que cela contribue à améliorer les conditions d’existence de chacun ? Evidemment, c’est une question injuste pour le théâtre. Peut-on lui demander de changer le monde ? Le théâtre est incapable d’arrêter une guerre. Pourtant, il est difficile de changer le monde sans compter sur le théâtre. Au festival, j’ai la sensation que d’infimes changements se produisent dans le monde. Et c’est bien leur addition qui contribue à changer l’état du monde. Le théâtre est l’antichambre du changement : les moment de pensée, de découvertes et d’émotions permettent les engagements, les mobilisations.
Alors, l’Europe ?
A y regarder de près, le Festival international d’Édimbourg (Écosse), le Festival d’Avignon (France) et le Holland Festival (Pays-Bas) - qui vont fêter leur 80 ans en 2027 - s’associent et co-produisent Un procès - après l’ennemi du peuple de Christiane Jatahy et Wagner Moura. C’est une manière d’affirmer : l’Europe, c’est nous. Le projet de cohésion sociale - qui se cristallise autour du mot "citoyenneté" - développé au lendemain de la seconde guerre mondiale, doit revenir au centre des sociétés démocratiques.
La question de la souveraineté me semble notamment essentielle. L’Europe doit se définir comme le continent des diversités, des voix et des corps multiples et des libertés d’expression et de création. Où la création y est vue comme l’une des incarnations de la pensée critique et plurielle combattant les formes de domination à l’œuvre.
Par l’alliance ouverte des Festival international d’Édimbourg, Festival d’Avignon et Holland Festival, nous affirmons que l’Europe peut être l’avenir avec des récits encore à bâtir pour préserver ses valeurs et défendre ses ambitions futures.
Cet entretien a été réalisé par Sylvia Botella, collaboratrice rédactionnelle régulière de la Revue W+B, lors du Festival d'Avignon 2026.