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Le Laboratoire des idées: Entretien avec Tarik Roukny

Tarik Roukny, Professeur à KU Leuven - Faculté d’économie et de business - cliquer pour agrandir
Tarik Roukny, Professeur à KU Leuven - Faculté d’économie et de business
Entretien avec Tarik Roukny, Professeur à KU Leuven - Faculté d’économie et de business, dans le cadre du "Laboratoire des idées"

 

Le Laboratoire des idées

«Nos histoires peuvent être singulières mais notre destination est commune»
Président Barack Obama, 2008
 
Partant du principe qu’une crise mondiale demande une réponse réfléchie et coordonnée à l’échelle de la planète, Wallonie-Bruxelles International, grâce à son réseau d’Agents de Liaison Scientifique (ALS), a décidé de rassembler les idées et les travaux d’experts de tous les domaines scientifiques confondus.
 
Ces experts sont des professeurs, des doctorants, des médecins, des ingénieurs, des économistes, des architectes, des éducateurs, des juristes, des designers, des psychologues. Ils proviennent et évoluent donc dans des univers très différents mais partagent deux caractéristiques communes:

  • De par leur formation académique ou leur expérience professionnelle, ils sont liés aux institutions de recherche de la Fédération Wallonie-Bruxelles
     
  • Leurs idées ont un impact direct ou indirect sur la compréhension, la réponse ou la relance vis-à-vis de la crise globale causée par l’épidémie de Covid-19

 
 

L'entretien avec Tarik Roukny

Pourriez-vous vous présenter et expliquer brièvement votre lien avec les institutions de la Fédération Wallonie-Bruxelles ? Afin de briser la glace, pourriez-vous citer un élément vous correspondant mais qui ne figure pas sur votre CV professionnel ?
 
Je suis chercheur à la Faculté d’Économie et Business de la KU Leuven. Ma recherche se situe au carrefour de l’innovation, de la finance et de la régulation. Plus concrètement, je m’intéresse aux façons dont l’adoption de nouvelles technologies impacte le fonctionnement de la finance et comment réguler ces processus pour éviter des risques de crise et ainsi garantir leur contribution sociale. Je préside également le comité d’experts de l’initiative sur la finance citoyenne de la Fondation Roi Baudouin.
 
Je suis né et j’ai grandi à Bruxelles. J’ai obtenu mon Bachelier et Master à l’École Polytechnique de l’Université Libre de Bruxelles. Ma thèse doctorale, entre l’École Polytechnique et la Solvay Brussels School était financée par un mandat aspirant du FNRS.
 
Dans les choses qui ne figurent pas sur mon CV: Je suis un grand fan de Brad Pitt, depuis Fight Club et Légendes d’Automne. En 2018, quand j’étais chercheur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) à Boston (USA), j’ai fait sa rencontre. Il visitait le groupe dans lequel je travaillais et nous avons parlé de mes travaux de recherche. J’étais tellement fier qu’il ait montré de l'intérêt tout le long... Puis je me suis souvenu que c’était un très bon acteur :).
 
 
Parlez-nous de vos travaux et de leurs liens, directs ou indirects, avec la crise due à l’épidémie de Covid-19
 
Dès le début de ma recherche, je me suis intéressé au rôle systémique joué par les fortes interdépendances financières qui caractérisent nos économies modernes. D’un point de vue ‘réseau’, un système très interconnecté peut dévoiler plusieurs profils: d’un côté, ces nombreux liens peuvent permettre de diversifier le risque et ainsi réduire l’impact de chocs négatifs; de l'autre, chaque lien est aussi un canal supplémentaire par lequel un choc peut se propager dans l’économie. Je développe donc des outils théoriques et empiriques pour produire des estimations cohérentes sur le type de risque que ces réseaux posent et ainsi aider les régulateurs dans leur décision.
 
Plus récemment, une de nos contributions dans ce domaine a été l’établissement d’un lien direct entre la structure des réseaux financiers et une forme d’incertitude empêchant les régulateurs d’évaluer précisément le risque de crise. Sous certaines conditions de marché, il peut s’avérer impossible pour un régulateur de déterminer les probabilités de survie ou d'effondrement du système financier. Cette série de travaux a été faite en collaboration avec Stefano Battiston de l’Université de Zurich et Joseph Stiglitz de l’Université de Columbia. Joseph Stiglitz était aux premières loges des crises asiatiques des années nonante en tant que Chief Economist à la Banque Mondiale. Ces crises et la crise de 2008 ont en commun cette même situation: du jour au lendemain un risque d'effondrement global est possible mais l’on ne parvient pas à le mesurer. Selon nos résultats, c’est exactement dans ce genre de configuration qu’une intervention gouvernementale est nécessaire pour pousser les marchés vers les équilibres de survie.
 
La situation économique actuelle due au coronavirus semble, une nouvelle fois, faire écho à ce même mécanisme malgré les origines différentes de la crise. Sans intervention gouvernementale, la propagations de chocs économiques et leur anticipation pourraient être telles que toute l’économie s’effondrerait en un temps très court. Dans une série de projets parallèles en collaboration avec la Banque Centrale Européenne, nous avons étudié plusieurs formes d’outil qui permettraient d’augmenter la transparence des marchés et de réduire une partie des coûts dus à ces interconnections et incertitudes. Ceux-ci comprennent des algorithmes capables d’identifier et de réduire des situations d’impasse de paiement dues à des besoins soudains et croisés de liquidité.
 
 
La situation actuelle et votre expérience personnelle de celle-ci affectent-elles vos travaux de recherche passés ?
 
Cette crise semble montrer que les structures d’interdépendance que nous avions étudiées sont d’application au-delà du domaine de la finance. De ce point de vue, les mesures de confinement sont un moyen de limiter les chaînes de dépendance et de transmission de choc. Elles permettraient donc également de réduire l'incertitude des mesures de risque. Au vu de nos modèles, il me semble dès lors crucial que le gouvernement soit intervenu. En revanche, ce qui m’interpelle fortement ici ce sont les challenges humains de communication et d’interaction face à ces incertitudes. On observe des grandes barrières de langage et des sources d’incompréhension majeures entres les différents acteurs économiques, politiques et de la santé. À l’heure des réseaux sociaux et de l’information continue, l’étendue de cet échec m’impressionne. Mes travaux passés ne tenaient pas compte de ces dimensions. Leur intégration aux modèles pourraient apporter de nouveaux résultats sur la gestion de ce genre de crise.
 
 
Plus concrètement, pouvez-vous citer les dispositions professionnelles que vous prenez et les axes de recherche que vous pensez aborder à l’avenir ?
 
Cette expérience me renforce dans l’idée que la pédagogie et l’interdisciplinarité constituent des piliers indispensables pour la gestion globale de ce genre de situation. C’est donc une direction qui m’importe beaucoup de poursuivre dans mes prochains projets. Du point de vue de la recherche, deux axes m’intéressent particulièrement: d’une part la façon dont la sortie de cette crise va s’organiser autour des nouvelles technologies et d’autre part les nouveaux besoins de régulation prudentielle pour assurer un fonctionnement résilient du système financier face au régime actuel de dette exceptionnelle.
 
 
Au niveau individuel et partant toujours de votre domaine d’expertise, pensez-vous dédier du temps et de l’énergie à préparer l’après-crise ?
 
Je travaille en ce moment avec des chercheurs de la Banque Centrale Européenne sur l’implémentation de mécanismes algorithmiques visant à améliorer la stabilité et l'efficacité des produits dérivés, un marché compliqué car il est crucial pour assurer une distribution de risque adéquate en temps d’après-crise mais il est également sujet à beaucoup d’excès en période de turbulences économiques. De façon générale, j’aimerais aussi renforcer les liens d’interaction entre les différents milieux que je côtoie: académique, régulateur, social et industriel. Je pense qu’il est indispensable, en ces temps de crise, d’obtenir la perspective et les points de négociation de chaque acteur.
 
 
Maintenant à l’échelle sociétale, quelles sont les réponses et changements globaux que vous estimez nécessaires vis-à-vis de la crise actuelle ?
 
Ce n’est pas une question facile. Du point de vue économique, il me semble que l’expérience de la crise précédente a permis de prendre des mesures financières conséquentes et effectives très tôt. Le contraste avec certains pays asiatiques suggère que ce soit plutôt l’expérience de crise sanitaire qui ait fait défaut au départ. Ce que cette crise met aussi particulièrement en avant c’est la fragilité disproportionnée des populations précarisées. Elle cristallise en un sens le coût des inégalités. Les États-Unis en sont un exemple criant. Une grosse partie des efforts devraient être alloués a l’amélioration des situations économiques, sociales et sanitaires des moins favorisés. Pour finir, je voudrais encore insister sur le besoin d’efforts d’éducation et de pédagogie que cette crise met en avant. Combien de personnes aussi éduquées soient-elles n’avaient encore jamais compris ce qu’était qu’une courbe exponentielle ou un processus multiplicatif avant le mois de mars 2020?
 
 
Quels conseils donneriez-vous à chacune des catégories de personnes suivantes:  les étudiants, la prochaine génération de chercheurs dans votre domaine et les jeunes entrepreneurs ?
 
Aux étudiants: Ne vous méprenez pas, ‘Étudiant’ n’est pas un statut, c’est un état d’esprit qu’on garde toute sa vie.
 
Aux chercheurs: cherchez d’abord à satisfaire votre passion, le reste n’en vaudra pas la peine sinon. Comme disait Nietzsche: ‘he who has a why can bear any how’
 
Aux entrepreneurs: Revisionez plusieurs fois par jour la scène dans Batman - Dark Knight Rises où Bruce Wayne s’échappe de la fosse pendant que les prisonniers l’observent et crient ‘Deshi Basara’ (expression berbère qui se traduit par ‘Rise Up’): c’est en coupant le filet de sécurité qu’on se donne les moyens de ses ambitions.