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Le Laboratoire des idées: Entretien avec Gaétan de Rassenfosse

Gaétan de Rassenfosse, professeur à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne en Suisse  - cliquer pour agrandir
Gaétan de Rassenfosse, professeur à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne en Suisse
Entretien avec Gaétan de Rassenfosse, professeur à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne en Suisse – Faculté de Technologie et Politique publique.

Le Laboratoire des idées

« Nos histoires peuvent être singulières mais notre destination est commune »
Président Barack Obama, 2008

Partant du principe qu’une crise mondiale demande une réponse réfléchie et coordonnée à l’échelle de la planète, Wallonie-Bruxelles International, grâce à son réseau d’Agents de Liaison Scientifique (ALS), a décidé de rassembler les idées et les travaux d’experts de tous les domaines scientifiques confondus.

Ces experts sont des professeurs, des doctorants, des médecins, des ingénieurs, des économistes, des architectes, des éducateurs, des juristes, des designers, des psychologues. Ils proviennent et évoluent donc dans des univers très différents mais partagent deux caractéristiques communes:
 

  • De par leur formation académique ou leur expérience professionnelle, ils sont liés aux institutions de recherche de la Fédération Wallonie-Bruxelles
  • Leurs idées ont un impact direct ou indirect sur la compréhension, la réponse ou la relance vis-à-vis de la crise globale causée par l’épidémie de Covid-19

 

L'entretien avec Gaétan de Rassenfosse

Pourriez-vous vous présenter et expliquer brièvement votre lien avec les institutions de la Fédération Wallonie-Bruxelles ? Afin de briser la glace, pourriez-vous citer un élément vous correspondant mais qui ne figure pas sur votre CV professionnel ?
 
Je suis professeur d’économie à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), en Suisse. Ma recherche porte sur les politiques scientifiques, technologiques et d’innovation (STI). Je suis Bruxellois et ai fait toutes mes études à l’ULB. J’ai ensuite passé quatre ans à Melbourne dans le cadre de mon postdoc.
 
J’interagis beaucoup avec WBI par l’intermédiaire de son Agent de Liaison Scientifique local, qui est très actif. On a d’ailleurs eu l’occasion d’organiser ensemble une conférence grand public à Bruxelles avec des universités belges et suisses sur les enjeux sociétaux liés à l’innovation.
 
Je suis un grand amateur de bande dessinée. J’ai eu l’occasion de réaliser ma propre BD avec l’aide d’un ami dessinateur, Jacques Louis. Je me suis rendu compte à quel point le processus de création d’une BD ressemblait au processus de création d’un papier académique : forte créativité, contraintes imposées, importance de se mettre à la place du lecteur, etc. J’aurais aimé être scénariste dans une autre vie.
 
Parlez-nous de vos travaux et de leurs liens, directs ou indirects, avec la crise due à l’épidémie de Covid-19.
 
On parle beaucoup des mesures sanitaires et économiques qui nous feront sortir de la crise. Ces mesures sont nécessaires, mais ce sont en réalité des solutions temporaires: seule l’innovation nous fera sortir de cette crise de manière définitive.
 
En parlant d’innovation, on a vu beaucoup de solutions inventives émerger du grand public ou d’acteurs spécialisés. La transformation des masques de plongée de Décathlon et la production citoyenne de respirateurs sont deux exemples notables. Ce sont des initiatives formidables qu’il faut encourager. Mais il faut aussi se concentrer sur la recherche d’un vaccin. Et c’est précisément là où le bât blesse de manière structurelle. Il y a des difficultés intrinsèques liées au financement de la recherche sur les vaccins. Ces difficultés sont bien connues des économistes, qui proposent également un palette de solutions pour y faire face. Malheureusement, ces solutions sont difficiles à mettre en œuvre et ne sont pas les priorités des politiques en temps normal. Pour être clair, il ne fait aucun doute qu’on trouvera un vaccin, et assez rapidement maintenant que la pandémie a éclaté. Mais la recherche sur les vaccins fonctionne mal hors temps de crise.
 
L’épidémie de Covid-19 révèle une défaillance du système sanitaire, tant au niveau local que global. Mais elle révèle aussi une défaillance du système d’innovation. Ma recherche a précisément pour but d’améliorer le système d’innovation. Dans le cas du Covid-19 mais aussi plus globalement.
 
Plus concrètement, pouvez-vous citer les dispositions professionnelles que vous prenez et les axes d’étude ou de spécialisation que vous pensez aborder à l’avenir ?
 
Avec quelques collègues de l’EPFL, nous avons travaillé intensément ces dernières semaines pour apporter une lecture de la pandémie actuelle du point de vue des économistes de l’innovation. Nous avons produit un document qui aborde les questions liées à l'écosystème STI. La première partie de notre travail explique les causes du sous-investissement général en recherche et développement (R&D), avec un accent particulier sur les vaccins. La deuxième partie s’attarde sur les actions menées actuellement en termes de politique de STI, et nous discutons quelques thèmes tels que « l’élasticité de la science » ou le rôle du système de brevet. Nous nous demandons, par exemple, si une réorientation massive et soudaine des fonds de recherche pouvait mener à une utilisation inefficiente de ces ressources financières ou encore si le système de brevet pouvait bloquer la recherche médicale. La troisième partie du rapport évalue certains impacts potentiels à long terme de la pandémie, tels que l’effet sur les dépenses en R&D, sur l’adoption des technologies de l’information, ou sur les risques qui pèsent sur la transition écologique, et nous proposons des solutions. J’encourage toutes les personnes intéressées par ces problématiques à parcourir le rapport, téléchargeable librement sur SSRN. Nous avons fait un effort particulier pour le rendre compréhensible par le grand public.
 
Au niveau individuel et partant toujours de votre domaine d’expertise, pensez-vous dédier du temps et de l’énergie à préparer l’après-crise ?
 
Préparer l’après-crise revient à préparer… la crise d’après ! Il est en effet illusoire de penser qu’une crise de cette ampleur a peu de chance de se reproduire. On a appris collectivement beaucoup de choses sur les réponses à mettre en place, et cette connaissance s’avérera utile lors d’une prochaine crise. Mais il y a aussi des problèmes de fond qu’il nous faudra résoudre. Comme je l’ai mentionné précédemment, certains de ces problèmes touchent les politiques de STI.
 
En partenariat avec l’IMD et l’Université de Lausanne, l’EPFL a créé Enterprise for Society (E4S), une plateforme qui s’attaque aux grands problèmes sociétaux, sous l’impulsion d’ailleurs de mon collègue belge Jean-Pierre Danthine. Un des axes prioritaires de E4S consiste à repenser l’organisation et le financement de la R&D pharmaceutique. Je compte jouer un rôle actif à ce niveau.
 
Maintenant à l’échelle sociétale, quelles sont les réponses et changements globaux que vous estimez nécessaires vis-à-vis de la crise actuelle ?
 
D’un point de vue économique, les actions qui appellent à une coordination globale des états sont très difficiles à mettre en œuvre. Chaque état a intérêt à ce que les autres états adoptent des politiques contraignantes afin qu’il n’ait pas à le faire lui-même (et ainsi « free rider » sur les efforts des autres). On ne le voit que trop bien dans les négociations sur le climat, où l’action de la communauté internationale n’est pas à la hauteur de l’enjeu. La coordination globale a également été défaillante dans la pandémie actuelle, dans la mesure par exemple où l’Organisation Mondiale de la Santé n’a joué qu’un rôle très limité - faute d’outils et de mandat - allant même jusqu’à être instrumentalisée dans le cadre des tensions sino-américaines.
 
Plus généralement, on observe une déconstruction des institutions internationales depuis ces dernières années et un repli nationaliste. Nous vivons sur une seule et même planète, et cette tendance ne peut apporter rien de bon sur le long-terme. Il est impératif à mes yeux de changer de cap. Cela implique un renforcement de l’Europe sur les questions d’intérêt supranational ainsi qu’un leadership fort des autorités européennes sur les grands enjeux sociétaux, comme elle a pu le faire sur le climat ou sur la protection des données personnelles.
 
Quels conseils donneriez-vous à chacune des catégories de personnes suivantes : les étudiants, la prochaine génération de chercheurs dans votre domaine et les jeunes entrepreneurs ?
 
Un conseil qui m’a été utile quand j’étais étudiant fût de ne pas avoir peur de sortir de ma zone de confiance : d’aller à l’étranger, d’étudier dans une autre langue ou de changer d’orientation. En tant que jeune chercheur, j’aurais aimé qu’on me dise de travailler sur des questions de nature radicale plutôt qu’incrémentale. Un jeune chercheur devrait se demander en quoi sa recherche va-t-elle changer la face du monde. Il est évident qu’une infime minorité de résultats scientifiques changent la face du monde. Mais se poser la question, c’est tendre vers cet objectif et rendre sa recherche plus utile. Et pour les jeunes entrepreneurs, plutôt une question qu’un conseil : votre produit/service rend-il le monde meilleur ?
 
Twitter : @gderasse
Page web : http://www.gder.info/